Quand les aînés de la fratrie devaient travailler
Challenge UPro-G du mois : un domestique
Nous rencontrons beaucoup de domestiques dans nos généalogies. Ce terme est assez vague, il peut englober les bonnes de la bourgeoisie des villes, des filles de ferme, des bergères et d'autres servantes. Les fonctions plus spécifiques, cuisinière, valet de chambre, sont en général précisées.
Le plus souvent, l'état de domestique implique que la personne réside chez son employeur. Dans cet article, je vous parle des enfants domestiques, comme le furent ma grand-mère et certains de ses aînés.
En bref :
Les enfants étaient souvent placés comme domestiques dans les fermes alentours, voire dans d'autres villages. Il est possible d'en retrouver la trace en croisant différents documents, notamment l'état civil et les recensements. À travers l’exemple de ma grand-mère et de sa fratrie, découvrons comment les archives complètent les histoires que nos aïeux nous ont transmises et comment elles peuvent enrichir une recherche de généalogie familiale.
Petite enfance
Marie-Louise Pirodon naît le 1er septembre 1895 à Bouvesse-Quirieu dans l'Isère. Son père François, trente-neuf ans, est chaufournier à l'Usine et sa mère Louise Mitaine, trente-trois ans, s'occupe de la maison et des enfants et coud des sacs de jute utilisés pour le transport de la chaux.
Marie Anthelmette, douze ans, Joseph François, six ans, Joséphine, quatre ans et Pauline, dix-sept mois, accueillent cette petite sœur. Elle est en fait la huitième de la fratrie car trois autres petits, nés avant elle, sont morts en bas âge.
Tous sont présents lors du recensement du printemps 1896. Nous constatons aussi que Louise a pris en nourrice un bébé lyonnais.
Premiers départs
En 1901, lors du recensement suivant, Joséphine, Pauline, Marie-Louise et deux nouveaux enfants, Charlotte et Joseph, vivent avec leurs parents. Un petit Félix n'a vécu que deux mois. Les recensements donnent une image familiale à l'instant T, d'autres archives, dans ce cas l'état civil, les complètent. Sinon, il aurait été impossible de trouver Félix.
Où sont les aînés ? Marie, dix-sept ans, est domestique chez les fermiers Robin. Et Joseph, onze ans, travaille chez un patron cultivateur, Claude Dufourd. Mais tous les deux sont restés à Bouvesse-Quirieu et peuvent probablement voir leurs parents de temps en temps. Notons au passage que c'est la taille de l'exploitation qui requiert de recourir à des aides, pas le statut de propriétaire ou de fermier.
La famille en 1906
Cinq ans plus tard, en 1906, la famille est au complet. Louise a mis au monde Marguerite et Thérèse. Puis, à presque quarante-trois ans, elle a accouché une quatorzième fois, un enfant sans vie cette fois.
Marie, vingt-trois ans, est revenue à la maison, elle aide sa mère, d'autant que deux nourrissons de Lyon vivent avec eux. Joseph François, dix-sept ans, est également rentré et a été embauché avec son père à l'usine. Plus loin dans le registre, on constate que Les Robin et les Dufourd ont pris d'autres enfants comme domestiques.
Mais où se trouve Marie-Louise ?
Ma grand-mère, âgée alors de onze ans, est la seule absente de ce recensement. J''ai mis du temps à la localiser. Elle racontait qu'elle avait été placée à Lyon vers l'âge de dix douze ans.
Lorsque j'ai enfin trouvé le nom de la famille qui l'employait en 1911 en ville, j'ai cherché dans leur village d'origine en 1906.
Gagné ! Marie-Louise avait traversé le Rhône et était domestique à Serrières-de-Briord dans l'Ain.
1911: la famille commence à se disperser
Toute la famille traverse le Rhône. François et Louise s'installent à Sault-Brénaz avec les plus jeunes enfants et le chef de famille devient tailleur de pierres.
Marie est domestique chez un cafetier de Villebois avant d'épouser un tailleur de pierres. Joseph François est au service militaire.
Marie-Louise, seize ans, a suivi la fille de ses précédents employeurs. Cette dernière a épousé un tulliste et ils vivent rue de Mailly à Caluire-et-Cuire dans le Rhône, à la limite de la Croix-Rousse, Lyon 4.
Pourquoi elle?
Une question persiste. Pourquoi Marie-Louise fût elle placée en 1906 comme domestique, à onze ans, plutôt que ses sœurs Joséphine et Pauline, toutes deux plus âgées qu'elle?
Nous n'aurons pas de réponse définitive mais j'ai une hypothèse. Joséphine est morte en 1911 à l'âge de dix-neuf ans et Pauline en 1918 à vingt-quatre ans. Il est donc possible qu'elles aient été en moins bonne santé que Marie-Louise et que les parents aient proposé la plus jeune à des employeurs.
Marie-Louise est morte à quatre-vingt-quatorze ans. Elle a réappris à lire puisque cette enfance l'a éloignée de l'école. Elle nous racontait qu'elle avait gardé les vaches, puis travaillé à Lyon. Les archives en ont gardé la trace.
Sources: Archives départementales de l'Isère (123M81), de l'Ain (L6206; L6799; L6118) et du Rhône (6M547). Julien Dupré - La vache blanche, 1890


